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Dossier de presse - Alexandre Joly
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Grand Joujou de méditation

Dans la célèbre histoire de Maurice Sendak, Max et les Maximonstres, la chambre du petit garçon se transforme en forêt lorsque celui-ci doit y passer la nuit, privé de dîner car puni. Peu à peu les murs, la tapisserie, le lit, les meubles deviennent troncs, branches, mousse, fougères, futaies. Max, ayant revêtu son costume blanc de chat part à l’aventure, traverse les bois, suit la lune et parvient au bord de la mer où l’attend une embarcation qui va l’emmener dans le royaume des Maximonstres où l’enfant va devenir roi. La forêt constitue le territoire initial du rêve. Elle provient de la chambre, lieu intime, protecteur, qui se métamorphose en une vastitude sombre, peuplée de créatures extraordinaires. L’espace clos, chaleureux, doucement éclairé se mue en espace ouvert, infini, vertical et profond.

Pour la Ferme-Asile, Alexandre Joly a rêvé d’une forêt. Il a eu la vision d’une forêt venant habiter cet espace clos et gigantesque. Près d’une centaine de sapins, coupés au moment de Noël, ont été dressés dans la nef, réunis en un bois touffu dans lequel des passages ont été aménagés. Il ne s’agit pas d’un décor, si majestueux soit-il, mais d’une sculpture, à l’échelle du lieu. Les matériaux se répondent : bois des arbres et bois des poutres.

 

Accord profond

Cette forêt n’est pas statique. Grâce à une ingénieuse installation de moteurs, elle vibre. Les sapins tremblent, frémissent. Le bruissement des sapins, s’il est un mouvement de l’air est aussi un son, partition musicale jouée par un instrument construit à l’image de la nature. Cela rappelle le très beau rêve de Max Neuhaus, percussionniste, compositeur et artiste sonore :«J’ai toujours été fasciné par un son particulier. C’est un son de la nature, impossible à enregistrer – celui d’un certain type de pins traversé par le souffle du vent. C’est un pin que l’on trouve aux Bahamas. Ce qui m’a toujours fasciné, c’est que ce son est seulement créé par le frottement des aiguilles les unes contre les autres – c’est un son absolument inaudible – vous pouvez toujours essayé de frotter deux aiguilles de pin l’une contre l’autre, vous n’entendrez jamais rien. Mais le fait qu’il y en ait cinq cent mille, l’accumulation fait qu’on obtient ce bruissement incroyable, et cette ampleur, car aucune aiguille de pin n’est identique à l’autre. Chacune ajoute à cette différence inaudible1». Ce son de la nature, celui des aiguilles de pins ou de sapins est si ténu qu’on préfère alors parler de souffle.

Alexandre Joly compose un accord qui réunit différents souffles : le vent créé par le mouvement des arbres et le souffle invisible qui traverse tout être humain. Selon différents mythes, l’air en mouvement (le vent) fournit le modèle de la spiritualité, car l’esprit (en latin le terme de spiritus, en grec celui de pneuma) vient du mot “souffle”. Le souffle chez l’être humain est l’air respiré ainsi que l’esprit ou l’âme. La forêt d’Alexandre Joly réunit le souffle de la nature (son respir) et le souffle de l’homme (son spiritus). De plus, l’air mis en mouvement par les sapins a le pouvoir d’augmenter l’esprit du lieu, de dilater l’espace de la Ferme-Asile et de lui donner un supplément d’animus ou d’anima.

 

Voir des sons, entendre des images

Comment le son peut-il faire image ? Cette question touche à la matière et à la forme du son, à ses qualités sensibles et spatiales. Si plusieurs artistes contemporains2 explorent les différentes propriétés du son, chez Alexandre Joly cette quête semble tenir de l’obsession engendrant des œuvres d’une grande force. Dans Absolute sine, l’eau noire du bassin est troublée de vibrations — dessins abstraits, lignes rythmiques, zig-zag - qui en irisent la surface. Une partition de basses que l’on perçoit de manière sourde dans le périmètre de l’œuvre et que l’on sent sous nos pieds, et même nous traverser le corps par moments, provoque des ondes mettant le fluide en mouvement. Les tremblements, presque imperceptibles, agitent l'image qui frémit, bouge, semble respirer. Le bassin quadrangulaire est le tableau d’une conflagration de sinusoïdes, d’une détonation visuelle produite par le son. Le son devient image, il se voit plus qu’il ne s’entend.

Quelle autre image peut faire le son ? La fresque intitulée Onde est dessinée par une corde de piano ondoyant autour d’une suite de piézos - petits haut-parleurs low tech en forme de pastilles. Elle se présente comme un tableau au mur et fait entendre une musique. Alexandre Joly crée un objet musical libéré de la partition et même de l’instrument de musique. Ou plutôt, l’instrument de musique est une image, appelée fresque précisément. L’image joue de la musique.

Grâce aux qualités de haut-parleurs des piézos, une composition réalisée par l’artiste se propage dans l’image, suivant le cheminement ondulant de la corde de piano. On y entend du souffle, du vent, le crépitement du feu, de la pluie, des cris d’animaux, des sons en référence directe à la nature qui émanent du tracé abstrait de la fresque. Le son suit une figure, en épouse le contour exact et déborde du cadre visuel. A son tour, la figure, abstraite et froide d’apparence, s’anime de ces sonorités qui ont trait à la vie, à la puissance, au rythme. Le souffle est la matière de l’image. L’image respire.

 

Sculpter l’invisible : respiration

Qu’est-ce qu’une onde quand celle-ci a le pouvoir de nous transporter de l’autre côté du miroir, quand celle-ci jaillit des tréfonds pour mettre en mouvement les surfaces ? Une onde est, selon la définition première, une manière de teindre un tissu pour imiter les mouvements de l’eau. L’eau d’Absolute sine, teintée en noir, serait donc une moire, nappe irisée par les mouvements du son3. L’onde véhicule le son. Elle est un soulèvement, un soubresaut de la matière, matière liquide et aérienne chez Alexandre Joly. Tumulte, agitation, elle affecte l’eau, la trouble de manière intermittente. Le son, par l’intermédiaire de l’onde, moule l’eau et fait respirer l’image.

Cette image en mouvement est une respiration. Respiration de l’air, respiration de l’eau, respiration du son. Quand l’invisible respire, c’est une empreinte qui se forme. L’eau noire constitue la matière de ce contact, une peau troublée en ses profondeurs, une peau trouée par les sons. Les bris deviennent autant les débris des vibrations que leurs formes. Eau brisée et bruissante, eau palpitante. Tapis ? Sables du désert ? croûte terrestre vue d’avion ? Drapé ? Le souffle sonore crée une multitude de figures que nous nous plaisons à nommer, à reconnaître, à imaginer. Comme lorsque l’on contemple les nuages, l’esprit se perd, divague, notre conscience baisse la garde, on éprouve alors littéralement, ce qu’attention flottante veut dire.

Dans le miroitement, action de l'irisation de la surface de l'eau, Narcisse trouve la mort. Le miroitement capture celui qui se laisse fasciner par les éclats. Le regard se noie dans les ris scintillants. L‘œil du spectateur se perd dans le visuel. Le miroitement fait scintiller l'image dans un mouvement alterné de tressaillements et de suspension. Les formes clignent.

Devant Absolute sine, le presque rien se transforme subitement en une image où les formes naissent et disparaissent, varient constamment, et qui, en plus, intègrent le spectateur à la représentation. Comme Narcisse, nous pourrions être engloutis par cette surface éclatante. S’installe une méditation mélancolique devant l’œuvre noire qui attire. Absorption de la conscience par le simple fait de l’onde, des taches lumineuses du miroitement. Les ris de l’eau, scandés, rythmés, intermittents, pourtant simples effets de surface, indiquent une profondeur. Cette aquatique profondeur nous appelle dangereusement.

 

Disparition et apparition

Les plis de l’onde, tel le plissé d’une robe aquatique, nous situent face à un seuil mouvant qui ouvre un espace autre, espace de l’inconnu, des abysses géographiques ou des tréfonds de la psyché. Ces motifs creusent rythmiquement la surface comme sculptée par le son et la lumière. Sur ce seuil, le monde émerge et s’immerge, il sort de la confusion originelle ou s’y replonge, selon la naturelle alternance respiratoire qui le fait exister. Le plan d’eau est animé de concavités et d’arêtes vives, de tranchées et de crêtes qui se succèdent comme les images multiples d’un kaléidoscope. Echelle spatiale, figures, limite, tout devient improbable et indécidable : la distance s’abolit. Rejoindre son propre reflet, entendre l’origine des sons, voir naître l’image des profondeurs : rêve mortifère.

Ou bien rêve fantastique qui n’engloutit pas mais qui provoque un jaillissement : le Magnetic Fish n’est-il pas sorti, en un bond prodigieux, hors de son milieu pour suspendre son vol dans les airs ? Poisson volant, poisson merveilleux tout hérissé d’une parure scintillante. Cette créature étrange, vrai poisson orné de piézos, est suspendue au-dessus d’un petit puits habité par un marcassin empaillé. Lumineuse, dorée, cette bête des profondeurs nous interpelle à notre hauteur : sa bouche ouverte semble chanter quelques vérités venues d’ailleurs en un petit air pointu d’une électrique stridence. Apparition saugrenue, le Magnetic Fish appartient à ces objets inanimés doués d’une force d’animation qu’affectionne Alexandre Joly. Souvenir d’enfance ou figure de rêve, peluches ou animaux empaillés ne constituent pas chez lui un simple bestiaire, mais une ménagerie intime, une collection de créatures à caresser, triturer, travestir, métamorphoser, anoblir, bref, des jouets doués comme tous les jouets d’affects, de pouvoirs occultes, de sauvagerie et d’indifférence.

Derrière la forêt, des peaux de vaches noires, gonflées comme la grenouille de la fable, ont avalé l’air et se tiennent immobiles retenant leur souffle pour l’éternité. Le paysage bascule, la menace est visible. A l’eau noire ondoyante d’Absolute sine, s’oppose, de manière symétrique, la présence statufiée des ténébreuses figures animales. Il y a une certaine audace à proposer en Valais ces reliques, corps réduits à leur plus simple expression, dénudées de leur chair pour apparaître dans leur seule enveloppe. Ces peaux, minces et rigides, indiquent en creux le corps disparu. Les bêtes sont là dans l’absence de leur chair, dans la présence immense de leur peau dépliée comme une carte géographique. Evidés, les corps sont présents par leur dessin, sorte de carapace monstrueuse prête à mugir. Et la peau qui est suspendue au mur se transforme en insecte géant collé à mort, en trophée de chasse ou en masque attendant d’être porté. Comme dans l’univers de l’enfance, l’animal détient chez Alexandre Joly tous les pouvoirs, surtout ceux de la métamorphose, du basculement dans l’autre monde, celui de du merveilleux comme celui de l’effrayant, celui de l’enchantement et du sortilège.

L’artiste fait que le son et l’image interagissent et se répondent. L’air est leur matériau : le bruissement des sapins, les ondes, les vibrations. Matériau du temps aussi qui permet un échange entre présent et passé, aujourd’hui et hier, âge adulte et enfance. L’air en mouvement, l’air condensé, l’air bouleversé, c’est le temps agité par Alexandre Joly. En fin de compte, l’exposition d’Alexandre Joly, installation polymorphique intitulée Paysage transvasé se lit et s’expérimente comme un immense joujou, objet d’enfance disproportionné qui, comme tout jouet, pose des questions graves au travers d’une manipulation et d’une jouissance ludiques. L’imposante présence de Dersou, totem au visage reçu d’une carapace de tortue et emmitouflé de peaux de mouton, nous accueille à l’orée de la forêt, sur le seuil du présent et de l’enfance perdue. La bouche étirée en un long sourire, il montre les dents, prêt à nous croquer mais aussi prêt à nous saluer de ses petites mains gantées, tendues, appelant la rencontre. Peluche gigantesque, Dersou est devenu le meilleur compagnon de jeu d’Alexandre Joly qui l’emmène avec lui dans des forêts ou sur des chemins de montagnes. A la Ferme-Asile, il pose, impassible, au milieu de feuilles de nénuphars séchées, remplies de cristaux. A quelle histoire appartient-il ? Probablement à celle du spectateur capable de rêver un peu avec lui.

 

Véronique Mauron

Janvier 2010.


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1 «Postface. D’après un entretien avec Gregory des Jardins», in : Max Neuhaus. Evoquer l’auditif, Milano, Torino, Nice, Charta, Castello di Rivoli, Villa Arson, 1995, p. 115.

2 Art press, L’art des sons, trimestriel 15, nov., déc., 1009 janv., 2010. Le travail artistique d’Alexandre Joly y est mentionné dans l’article d’Alexandre Castant, «Haute tension», pp. 72 à 79.

3 Sur les différentes définitions de l’onde, voir Georges Didi-Huberman, L’étoilement. Conversation avec Hantaï, Paris, Minuit, 1998, pp. 80 et suiv.



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